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Arcangelo - Handel Brockes-Passion - Crescendo

Son : 9    Notice : 9    Répertoire : 9    Interprétation : 9

Né à Hambourg, Barthold Heinrich Brockes (1680-1747) est l’auteur de nombreux textes poétiques et a mené aussi une carrière de juriste. Il a occupé des fonctions importantes : il a été notamment conseiller municipal dans sa ville natale. Lorsqu’il publie en 1712 son œuvre Der für die Sünde der Welt gemarterte und sterbende Jesus (Martyre et mort de Jésus pour les péchés du monde), plusieurs compositeurs : Keiser, Mattheson, Telemann, Stölzel ou Fasch s’en emparent très vite. On lira dans la notice des précisions à ce sujet, y compris les emprunts effectués par Bach ou Schumann. Le poète hambourgeois, qui entretient des liens avec le milieu musical, a fréquenté Haendel à l’Université de Halle dans les premières années du XVIIIe siècle. Bien qu’établi déjà à Londres, Haendel, dont l’amitié avec l’écrivain est durable, met à son tour le texte en musique, sans doute en 1716. Brockes a conçu son récit de la Passion de façon libre, à la manière d’un assemblage des Evangiles, depuis la confession des péchés jusqu’à la crucifixion et la mort du Christ, en passant par les étapes de la dernière Cène, du Mont des Oliviers, de la trahison de Judas, du Sanhédrin, du reniement de Pierre, du jugement de Pilate et des outrages infligés. Mais il s’agit bien d’un poème dramatique, et non d’une simple transposition des textes sacrés. Brockes, marqué par le courant piétiste à forte composante émotionnelle, bâtit une paraphrase des Evangiles, avec des réflexions méditatives confiées à des figures allégoriques (La Fille de Sion, l’Ame fidèle). Son texte devient dès lors une expression des passions de l’âme, qui, chez Haendel, va se rapprocher de l’oratorio dramatique et même de l’opéra. Le compositeur reprendra d’ailleurs des passages de sa partition pour les ultérieures Esther ou Athalia. 

La conception artistique, à travers des images détaillées et une importance attachée aux mots, rend palpable l’aspect tragique de la Passion. Brockes s’offre ainsi une liberté créative à laquelle Haendel emboîte le pas dès l’alerte Sinfonia d’ouverture. Les arias qui font partie intégrante de l’action, mais aussi les récitatifs et les chorals, vont se succéder de façon dynamique, avec une animation qui est très bien rendue par Jonathan Cohen à la tête d’Arcangelo, l’ensemble qu’il a fondé en 2010 et qui s’est illustré dans des cantates de Bach et des pages de Mozart, Buxtehude ou Marc-Antoine Charpentier. Malgré un effectif réduit qui se révèle très engagé, Cohen insuffle à cette Passion une texture riche en déploiement de nuances, mais aussi en rythmes virtuoses et en moments d’émouvante intériorité. La partition en devient particulièrement fascinante, servie par une prise de son d’une grande présence, effectuée dans la St Jude’s Church de Londres en octobre 2019. Depuis la version d’August Wenzinger pour Archiv en 1967 ou celle de Nicholas Mc Gegan pour Hungaroton en 1995, la Brockes-Passion a connu en notre siècle un vrai regain d’intérêt : après Peter Neumann pour Carus en 2009, trois gravures ont jalonné l’année 2019 : Laurence Cummings pour Accent, Lars Ulrik Mortensen pour CPO, et Richard Egarr pour AAM. Cette édition Alpha brille par le soin apporté à la lisibilité du texte et à un partage d’images musicales creusées avec élan. 

Les protagonistes vocaux sont dignes d’éloges. Sandrine Piau, en Fille de Sion, est lumineuse, avec des couleurs nuancées des plus travaillées. Très à l’aise dans ce répertoire, elle fait de chacune de ses interventions un vrai régal. Le ténor anglais Samuel Jackson, qui a fait ses débuts dans Haendel en interprétant le rôle de Jupiter dans Semele, est un Evangéliste convaincant, avec un sens de la narration très sûr. Le rôle de Jésus est confié au baryton germano-roumain Konstantin Krimmel qui a déjà connu aussi l’expérience haendélienne. Il apparaît d’une sincérité touchante. Il faut aussi s’attarder sur d’autres voix que la présentation de la notice ne met pas en avant ; elles sont reprises dans la liste du Vocal Consort : la soprano Mhairi Lawson en émouvante Ame Fidèle, le ténor Matthew Long en Pierre, lâche puis repentant, ou la soprano Mary Bevan en digne mère du Christ. On signalera aussi la qualité du chœur qui se montre d’une grande cohésion et d’une tenue précise. Voilà une superbe version qui vient s’inscrire aisément aux côtés des belles gravures de 2019 et qui ne facilite pas le choix des mélomanes. Mais abondance de biens ne nuit pas… 

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Crescendo
12 April 2021