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Brice Sailly - Monsieur Couperin - Crescendo

Son : 9 – Livret : 9 – Répertoire : 9 – Interprétation : 10

Non, on n’a pas découvert un nouveau membre anonyme de la dynastie Couperin, mais cet album invite à en revaloriser deux. Le père de François « Le Grand » (1668-1733) était moins connu que son oncle Louis (c.1626-1661) auquel on a longtemps prêté l’intégralité des pièces figurant dans le second recueil du Manuscrit Bauyn (source majeure de la musique de clavecin du Grand Siècle). Attribution par coalescence à l’aîné de la fratrie, le plus illustre, celui que Jacques Champion de Chambonnières arracha au terroir de Chaume-en-Brie pour l’amener à Paris où il brilla bientôt davantage que son protecteur mais sans vouloir lui ravir le poste de claveciniste de la Chambre du Roi. Récompense d’un tel égard, Louis XIV lui offrit la charge de dessus de viole, créée pour lui. François I (c.1631-1708) puis Charles rejoignirent leur frère à la Cour. Depuis une préface de Sébastien de Brossard (1660) jusqu’aux récents travaux de Damien Vaisse (2004) et Glen Wilson (2013), et en y mêlant ses propres analyses (chronologie, style, genre), Brice Sailly accumule dans son livret les indices accréditant que non seulement Louis mais ses deux frères furent impliqués dans la création des œuvres que le  Manuscrit Bauyn désigne comme « Mr Couperin ». Une entreprise familiale à plusieurs têtes et plusieurs mains : « nous pouvons imaginer celui qui écrit, celui qui lit et relit, celui qui suggère en faisant sonner l’œuvre, celui qui transmet ». Au-delà de cette sagacité musicologique en faveur d’une réhabilitation, l’étude en paternité mêle des quasi-certitudes (au regard de l’époque, on peut écarter Louis de la genèse des menuets) à un doute persistant qui profite à Louis. L’éditeur précise d’ailleurs que c’est sous son prénom que les pièces de l’enregistrement seront référencées dans l’offre digitale. Le livret ne dit pas si la réappropriation élargie a induit une différence d’approche interprétative, mais l’on peut supposer que non si l’on considère que l’on a affaire à une œuvre collective enrichie par la contribution respective de chacun des trois hommes, à concurrence de leur talent.

Ce CD s’inscrit en regard d’une discographie déjà bien riche, où l’on distinguera les intégrales de Davitt Moroney chez Harmonia Mundi en 1983 (issue d’une démarche philologique sur les partitions pour l’éditeur monégasque L’Oiseau Lyre), sage et profond, et à sa suite Blandine Verlet (Astrée Auvidis) sur un Rückers où l’imagination pétillait et s’aiguisait sur un tempérament mésotonique. Parmi les anthologies, on saluera la dignité de Gustav Leonhardt (DHM, 1979), la subtilité de Christopher Hogwood (L’Oiseau-Lyre, 1983), les éblouissements de Noëlle Spieth (Adès 1992). Et plus récemment Skip Sempé (Alpha, 2004), Huguette Grémy Chauliac (Ligia, 2006), Christophe Rousset (Aparté 2010 & Harmonia Mundi, 2018) et les trois SACD de Bob van Asperen chez Aeolus (2006-2013).

Le programme s’est alimenté à l’édition de Bruce Gustavson (auteur d’une fondamentale thèse sur le répertoire de clavecin français au XVIIe Siècle, pour l’Université du Michigan en 1977) et en a tiré 24 pièces organisées en Suites par tonalité : cinq Courantes, quatre Sarabandes, trois Préludes, trois Allemandes, une Pavane, une Chaconne, une Passacaille, une Gigue, un Menuet, une Pastourelle, une Volte, la Piémontoise, et Canaries.

Sur un instrument d’Émile Jobin (2005) d’après Tibaut de Tolose, Brice Sailly intègre l’ornementation dans un flux très contrôlé. On est d’emblée absorbé par le premier Prélude qui sait où il va et s’imprègne sans s’égarer dans les fioritures du décor. Les effets imitatifs de la Courante 16 offriront un autre exemple d’entrelacs magistralement gérés, où les doigts façonnent et brouillent avec une science consommée, telle l’image et son reflet diffracté. Le grave charnu mais ferme contribue à la solidité de l’assise, puissante sans envahir la polyphonie. La finesse du medium permet autant la clarté que l’élégance. La Courante (42) nous montre ensuite comment s’attendrir sans se disperser. Faire avancer, mobiliser, sans bousculer et avec toute l’autorité requise, que ce soit dans la gravité des Allemandes ou la motricité de la Gigue. L’harmonie aventureuse, les groupes d’accords se dessinent avec un art du chant (la Sarabande 51) qui n’a rien d’austère ou dogmatique et se rapproche singulièrement de l’esthétique de Chambonnières. La grande vertu de cette interprétation est de parvenir à une rhétorique aussi avenante. Celle de la tendre Précieuse, ici jouée avec une pénétration poétique qui annonce déjà l’illustre neveu. Ou la respiration de la Pavane en fa dièse mineur qui derrière la danse de cour entrevoit des horizons de mélancolie, que Brice Sailly scrute en philosophe.

Les Canaries confirment que cet augure est celui d’une fantaisie cadrée. Seules font figure d’audace les étranges piqûres du Prélude en plage 16, qui interpellent et feraient croire à un clavecin préparé alla John Cage. Au demeurant la Passacaille (27), à notre sens point culminant d’un album absolument remarquable en toutes ses parties,  est abordée avec une netteté d’articulation, une noblesse d’intention, une justesse d’affects, une hauteur dénuée d’orgueil, qui semblent celles d’un humanisme éclairé. Si cette collection de « Mr Couperin » est une galerie d’humeurs dans le théâtre du monde, ce CD se hisse au niveau d’un universalisme bienséant dont le génie serait celui ambitionné dans le Chant IV de Nicolas Boileau : « Mais du discours enfin l’harmonieuse adresse De ces sauvages mœurs adoucit la rudesse ».

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Crescendo
25 April 2021